Maaloula, le village-symbole de Syrie, martyrisé parce qu’on y parlait la langue de Jésus-Christ

Le père Tewfik devant le petit mémorial érigé à la mémoire des trois hommes exécutés à Maaloula par les jihadistes.

Sous les voûtes de l’église Saint-Georges, le père Tewfik entonne «Abun dbachmayo…» Notre Père qui abolit soudain deux millénaires. Parce qu’ici «on célèbre encore les messes dans la langue du Christ, nous parlons encore l’araméen», sourit le curé de cette paroisse grecque catholique melkite, prieur du monastère Saints-Serge-et-Bacchus dominant Maaloula.

D’abord un kamikaze…

Maaloula, à une soixantaine de kilomètres au nord-est de Damas… Au pied de ses falaises, de ses refuges troglodytiques remontant aux premiers siècles du christianisme, c’était un gros bourg de 3 000 habitants autrefois. Un haut lieu de pèlerinage, aussi, abritant le tombeau de Sainte-Thècle, disciple de Saint-Paul, mais aussi une halte touristique prisée, en Syrie, avec ses couvents et ses églises. «206 000 visiteurs dont 34 000 Français en 2010. On y vivait ensemble en paix avec les musulmans…», souligne le père Tewfik. Jusqu’au 4 septembre 2013.

«Ils ont d’abord lancé un kamikaze sur le barrage de l’armée syrienne protégeant l’entrée du village. Et puis ils ont attaqué. C’était le front al-Nosrah avec différentes factions jihadistes, des voyous qu’on connaissait, des trafiquants des contrebandiers reconvertis en «combattants»», dénonce Najo Wahbe, le maire baassiste du village. Mais il y avait aussi «des Tchétchènes, des Marocains, des Égyptiens», pointe un habitant. Furieux combats durant plusieurs jours. Et le père Tewfik en est sûr : «s’ils s’en sont pris à nous, c’est justement parce qu’ici, notre langue araméenne témoignait de notre présence depuis des siècles et parce que nous vivions ensemble en paix avec les musulmans, et ce symbole-là, ils voulaient le détruire».

Les jihadistes ont pris le village une première fois. Sont partis. L’ont repris. Avant d’être définitivement chassés par l’armée syrienne. «200 morts» côté forces loyalistes. Chiffres incertains, côté jihadistes. Et huit mois d’enfer pour le village…

Sur les murs de l’église, les icônes en portent toujours les stigmates. Visages du Christ et des saints défigurés. Hors de portée des couteaux, Sainte Barbara a pris une balle. Dans la cour où jouent les enfants de l’école, gît Saint Georges fauché de son cheval. Alentour, les restaurants étaient «pêché» : tant qu’à y être, ils les ont aussi dynamités. Comme avant de partir l’hôtel Safir, leur QG déjà ravagé d’où il faisait rouler des pneus farcis d’explosifs sur les maisons en contrebas. Le père Tewfiq poursuit la litanie… «L’église Saint-Thomas a été brûlée. Datant du Ve siècle et l’un des plus anciens du Moyen-Orient, le monastère Saint-Serge-et-Bacchus a été pillé et saccagé».

Se convertir ou la mort

Les habitants ? Presque tous avaient fui. «Mais moi, j’étais au champ lorsqu’ils sont arrivés, ils m’ont enlevé, torturé», témoigne Sarkis Perkil. «Soit vous vous convertissez, soit on vous tue» : l’alternative proposée. à moins de payer. Pour les douze religieuses prises aussi en otages ? Le Qatar est intervenu : elles ont été rendues saines et sauves. Mais «six jeunes kidnappés n’ont toujours pas été libérés, on est sans nouvelles», s’inquiète l’oncle d’un disparu.

Attentive, la délégation de la CHREDO note. «Nous sommes les seuls à ce jour à avoir déposé plainte contre Daech devant la Cour pénale internationale pour «génocide et crimes contre l’humanité» ainsi qu’une plainte pour «complicité» auprès du procureur de Paris, contre les Français partis combattre avec les jihadistes salafistes. Le but de notre voyage est aussi de recueillir des témoignages pour nourrir ces dossiers», explique Patrick Karam.

«Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion» édicte la déclaration universelle des droits de l’Homme. «Sarkis Zaklem, Antoine et Michaël Talab ont été exécutés parce qu’ils étaient chrétiens», explique le père Tewfik sur le lieu de leur assassinat, devant leur photo.

Investissant le village et cherchant les derniers habitants qui ne l’avaient pas évacué, les jihadistes leur avait dit de sortir de chez eux, qu’il ne leur ferait aucun mal. Grenade pour accélérer. «à peine dehors, ils les ont tués».

Sœur d’Antoine, Antoinette écarte doucement du doigt son col en V. Sous son index, la cicatrice causée par la balle qu’elle a prise au-dessus du cœur. «Je ne vous demande pas de nous protéger en tant que chrétiens, mais de nous protéger en tant qu’êtres humains», lance le père Tewfik en forme d’adieu.

Direction Damas. «Les chrétiens courent plus de risques que les autres communautés minoritaires, ils ont choisi de ne pas être armés», explique maintenant Mgr Zenari, nonce apostolique et doyen des ambassadeurs de Syrie, déplorant plus que les destructions d’édifices religieux les «300 000 morts comme 300 000 cathédrales détruites» et «un droit humanitaire piétiné chaque jour».

Au début, c’était une guerre civile, «mais chaque année vient compliquer la situation», poursuit-il. «Aujourd’hui, c’est une guerre civile mondialisée et les informations sur la Syrie ne sont pas très objectives, beaucoup d’ambassades ont fermé».

Résonne alors à sa table la phrase de Lakhdar Brahimi, ancien représentant de l’ONU pour la Syrie. «En Syrie, nous nous sommes tous trompés».

Source : La Dépêche du Midi, Pierre Challier

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