Le sort des chrétiens au Moyen-Orient n’a intéressé personne en Occident

Marc Fromager répond à Zenit à l’occasion du colloque  » Vers un nouveau Moyen Orient. La fin des chrétiens? « , organisé le 5 décembre 2014 par AED,   

Zenit : Marc Fromager, vous organisez un colloque intitulé « vers un nouveau Moyen Orient »:
quel est votre objectif?                                                                        

L’objectif est assez simple. Il consiste à essayer de comprendre l’inextricable chaos qui règne au Moyen-Orient. Cela peut paraître ambitieux mais il nous semble qu’il doit être possible de démêler un tant soit peu l’enchevêtrement des différentes causes de cette situation. Prétexter la profonde complexité de la région – et nous ne la nions pas – pour s’abstenir d’y voir un peu plus clair ne nous satisfait pas. C’est la raison pour laquelle nous réunissons des experts à la fois géopolitiques et religieux pour nous aider à comprendre ce qui se passe au Moyen-Orient et les différents enjeux qui en forment la trame.

Comme vous le savez, l’AED a une triple mission, l’information, la prière et l’aide concrète. Concernant l’aide apportée, je rappelle que l’AED vient de débloquer un programme exceptionnel de 4 millions d’euros pour les réfugiés chrétiens au nord de l’Irak, qui s’ajoutent aux 3,5 millions d’euros apportés depuis trois ans aux réfugiés
chrétiens de Syrie. Pour en revenir au Colloque, il s’agit bien sûr de notre mission d’information. Comme pour chacun de nos colloques, nous en publierons les Actes dans un souci de diffuser les différents
points qui auront été développés au cours de la journée.

Un journaliste libanais a pu dire à propos d’une initiative en ligne : « Paroles, paroles, paroles »… comment redonner l’espérance?

Si ce journaliste pensait à Dalida en disant cela, il a visé juste car qui mieux qu’une chanteuse égyptienne pouvait mettre en valeur la vacuité des promesses prononcées au Moyen-Orient depuis si longtemps? Non seulement les promesses n’ont pas été tenues mais les paroles ont le plus souvent été des leurres voire même des mensonges éhontés. Lorsque l’Occident se met à parler de démocratie, tous les pays se mettent maintenant à trembler car ils savent qu’une opération subversive est en cours contre eux, mais bien évidemment pour d’autres
raisons, des raisons beaucoup moins avouables. Cela se vérifie en Afrique, en Asie et aussi bien entendu au Moyen-Orient. Dans ce contexte, entre les belles paroles gorgées de
 bons sentiments et l’absolu cynisme de l’action menée en sous main au même instant a fini par quelque peu désenchanter, pour ne pas dire totalement révulser, les populations locales. On peut imaginer que certaines réactions de violence sont une réponse à cette perfidie même si on ne peut en aucun cas les excuser.

Pour redonner l’espérance, il faudrait remettre le bien des populations locales à la première place. On pourrait commencer par faire en sorte que la guerre cesse. Pour cela, on pourrait par exemple arrêter de soutenir la rébellion dans certains pays et veiller au retour de l’état de droit. Cela passe par un renforcement des autorités légitimes en place, quitte à ensuite leur mettre la pression pour exiger la mise en oeuvre de réformes graduelles. Tant que la Syrie et l’Irak n’auront pas retrouvé le contrôle de la frontière qui les sépare, aujourd’hui aux mains de l’Etat islamique, la paix ne reviendra pas. Pour redonner l’espérance, il faudrait également lancer une espèce de plan Marshall pour venir en aide urgente aux millions de personnes aujourd’hui déplacées et qui ont tout perdu et également reconstruire rapidement les zones dévastées. Enfin, si on veut vraiment rendre l’espérance, on pourrait aussi demander pardon pour  les stratégies ineptes que nous avons adoptées au mépris de ces populations.

Beaucoup souhaitent une intervention armée plus musclée pour en finir avec le soi-disant Califat: le terrorisme peut-il être vaincu par les armes?

Les djihadistes ne rendront jamais leurs armes. Il faudra bien leur opposer une force suffisante pour les désarmer. Mais on pourrait déjà commencer par arrêter de leur acheter du pétrole et cesser de les soutenir indirectement. Leurs bases arrières sont en Syrie dans la zone contrôlée par la « rébellion » – que l’on continue par ailleurs de soutenir, cherchez l’erreur! – et en Turquie, ce pays censé être notre allié.

Mais le problème est beaucoup plus vaste. Ce soi-disant Califat a maintenant des ramifications en Afrique et en Asie, en attendant
l’Europe, et une réponse uniquement militaire ne suffira pas. Pourquoi le djihad attire-t-il aujourd’hui des occidentaux y compris des Français? Pourquoi l’islamisme radical semble prospérer aujourd’hui? Comment l’islam pourrait-il guérir de cette « infection » extrémiste? Que peut-on imaginer pour résorber cette crise qui menace non seulement le Moyen-Orient mais bien au-delà? Il faudra bien un jour que nous parvenions à répondre à ces questions et ce ne sera pas avec les armes.

L’Occident n’a-t-il pas un examen de conscience à faire: les interventions de ces dernières décennies, de l’Irak à la Libye ont été catastrophiques pour ces pays et pour les chrétiens ?

Le souci avec l’examen de conscience, c’est qu’il faut tout de même disposer encore d’une conscience. Or, l’Occident a vendu la sienne pour trente deniers, pour quelques barils de pétrole, pour des contrats d’armement, pour faire plaisir à ceux qui détiennent notre dette. Notre politique étrangère ne se décide plus uniquement chez
nous et c’est ce qui peut sans doute expliquer certaines aberrations. Cela n’enlève pourtant rien à notre responsabilité. Alors, on pourrait aussi arguer que le Moyen-Orient est particulièrement compliqué et que certaines erreurs ont pu être faites en dépit de nos bons sentiments, mais on a tout de même un peu de mal à adhérer à cette auto-justification.

En réalité, nous avons des bons services de renseignement qui comprennent généralement très bien la réalité du terrain. La faille, c’est au niveau politique qu’il faut la chercher puisque les conclusions du renseignement ne semblent pas toujours être suivies. Là, il y a deux options, l’option « optimiste » qui consiste à considérer que les politiques ne sont pas compétents (ils appliquent leur propre grille d’analyse souvent pétrie d’idéologie au lieu de suivre les recommandations issues du terrain), l’option « pessimiste » consistant à considérer que les politiques sont d’un cynisme affligeant, privilégiant leurs intérêts à court terme en se moquant éperdument des éventuelles conséquences dramatiques sur les populations locales. Entre incompétence et cynisme, l’éventail n’est
pas glorieux.
Quoiqu’il en soit, une chose est sûre: le sort des chrétiens dans la région n’a intéressé personne en Occident. Les chrétiens n’ont même pas servi de variable d’ajustement, ils n’ont tout simplement pas été pris en compte.

Zenit –  Anita Bourdin, ROME, 3 décembre 2014

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