Chrétiens d’Orient : la tragédie des derniers oubliés de l’histoire

Par Patrick Karam

L'exode de la population yazidie de la ville de Sinjar

En cette fête de l’Assomption, Patrick Karam rappelle que la survie des Chrétiens d’Orient est désormais compromise en ce début de XXIe siècle par l’émergence en Syrie et en Irak de mouvements jihadistes.

En cette fête de l’Assomption, au son des clochers de nos églises répondent encore les cloches des églises d’orient. Mais cet écho s’affaiblit, se désespère et son étouffement fait craindre son prochain effacement.

Le XXème siècle avait vu l’érosion progressive mais irrésistible de la présence des derniers Chrétiens qui atteignaient encore dans les années 50 entre 15 et 20% des populations d’Orient pour ne plus représenter que 3 ou 4% à la fin du siècle. Le début du troisième millénaire va-t-il signer leur disparition sur les terres qui ont vu naître et se développer le christianisme?

Leur situation avait certes connu depuis l’aube de l’islam des périodes compliquées mais les Chrétiens étaient toujours parvenus à survivre et à s’accommoder des différents régimes, à défaut de pouvoir bénéficier d’un traitement égalitaire. Leur présence n’avait finalement jamais été menacée avant la fin du 19 ème siècle avec le massacre des Chrétiens de Damas en 1860 ou encore au début du 20 ème siècle avec le génocide des Arméniens et des Assyriens par l’Empire Ottoman en 1915.

Leur survie est désormais compromise en ce début du 21 éme siècle par l’émergence en Syrie et en Irak de mouvements jihadistes qui remettent en question les équilibres politiques et religieux et le pacte tacite qui avaient jusque-là assuré une certaine stabilité de la présence chrétienne

Pour la première fois, les chrétiens qui se sentent étrangers dans leur propre pays émigrent massivement et ceux qui restent envisagent désormais l’exil comme la seule condition de leur survie. Leur départ précède celui d’une élite musulmane craignant le fanatisme totalitaire qui ne manquera pas de les prendre également pour cible.

Des siècles d’histoire et de civilisation peuvent-ils ainsi s’effacer sans que cela suscite l’indignation de leurs co-réligionnaires occidentaux et émoi de leur compatriotes arabo-musulmans?

Les Chrétiens sont persécutés uniquement parce qu’ils sont chrétiens, parce qu’on les assimile à l’Occident, et que l’on veut faire disparaître les racines chrétiennes de ces pays.

Lorsque les Chrétiens ont commencé à être persécutés à la fin du dernier siècle, leurs filles enlevées, converties et mariées de force, leurs églises détruites, l’Occident a préféré relativiser leur situation afin de ne pas compromettre les relations qui la lient avec le monde arabe. Leur situation n’avait guère soulevé d’émotion et d’indignation, les laissant seuls face au rouleau compresseur de l’intolérance de ceux qui en Orient ambitionnent de limiter la réalité arabe à la religion musulmane, surtout dans les pays où les chrétiens n’existent pas ou plus et où l’État s’est forgé une identité confondant population et religion.

Les violences n’ont plus jamais cessé. Elles sont allés crescendo. Les persécutions dont ils sont victimes ramènent au siècle dernier, au génocide de 1915. Les chrétiens avec les descendants des survivants Arméniens et des Assyriens qui ont fui en Syrie et en Irak revivent les mêmes souffrances. Et l’Europe a détourné le regard. Elle les a laissés seuls face à la barbarie et à la montée des intolérances.

Villages rasés, massacres collectifs, meurtres de religieux et de civils (femmes, enfants, vieillards), viols, enlèvements, persécutions à grande échelle, conversions forcées, églises incendiées, monastères et écoles détruites, les Chrétiens d’Orient vivent aujourd’hui dans l’angoisse du lendemain, dans la peur et la souffrance quotidiennes.

L’épuration religieuse massive et silencieuse qui était en cours en Orient, a laissé la place à une stratégie de la terreur qui vise ouvertement à éliminer toute présence chrétienne, toute identité multiple, tout souvenir du christianisme et de son rôle historique dans la construction de ces peuples et de ces États. Elle vise en fait à rendre cet espace géopolitique hostile et impénétrable à l’Occident.

Pourtant, l’Europe continue à minimiser leur situation en la comparant aux autres communautés qui subissent eux aussi, c’est vrai, la guerre et la terreur, alors même que les situations ne sont pas comparables.

Les Chrétiens sont persécutés uniquement parce qu’ils sont chrétiens, parce qu’on les assimile à l’Occident, et que l’on veut faire disparaître les racines chrétiennes de ces pays.

A la différence des autres communautés, les Chrétiens d’Orient n’ont pas de territoire sanctuaire où ils pourraient se réfugier, ils n’ont pas d’armée pour les défendre, ils n’ont pas de partis politiques pour porter leurs intérêts (sauf au Liban), et ils n’ont pas non plus de protecteurs internationaux.

Les chiites sont défendus par l’Iran. Ils ont un sanctuaire où ils peuvent se réfugier et une armée pour les protéger. Les États du Golfe portent à bout de bras les sunnites, les financent et les arment. Les Kurdes ont leur territoire, une armée puissante et ils peuvent aussi compter sur l’Occident.

Mais qui défend les chrétiens d’Orient? Personne en vérité. Pas plus les Arabes que les Occidentaux.

Les Arabes, ruminant les défaites subis face à différents ennemis historiques, incapables depuis la fin de l’ère Nasser de porter un projet d’unité qui dépasserait les particularismes religieux, se sentent désormais relégués, déclassés, à la traîne de l’histoire et cette frustration de ne pas pouvoir jouer un rôle à la mesure de leur passé lointain, pousse à la recherche d’une dignité à travers une unité religieuse qui rassemblerait au delà des particularismes ethniques.

Dans ce schéma excluant, les chrétiens, premiers militants de la cause arabe, n’ont pas leur place et le silence des pays et des populations arabo-musulmans, eux qui sont pourtant prompts à se mobiliser pour d’autres causes, pour d’autres populations, pourvu qu’elles soient musulmanes. est un signal que la brisure s’opère.

Les musulmans devraient pourtant se rappeler ce qu’ils doivent aux Chrétiens, grâce à qui l’islam des premiers temps a pu survivre et se développer. Que serait devenue cette religion sans le Négus de l’Abyssinie chrétienne qui a accueilli et protégé les premiers musulmans qui fuyaient la tyrannie? Ils doivent comprendre qu’ils sont les premiers responsables de la survie de leurs derniers Chrétiens avec qui ils ont vécu pendant des siècles. Les Chrétiens d’Orient ont toujours représenté l’antidote de l’extrémisme ainsi qu’un vecteur de tolérance entre les communautés. Leur fin signerait l’effondrement intellectuel, moral et économique de leur pays et un renfermement mortifère qui précipiterait crises sociétales et montée de l’intolérance et de l’islamisme aux portes de l’Europe.

L’Occident paye son aveuglement. Il a fermé les yeux sur la persécution des chrétiens d’orient, qui sont, avec les femmes, les thermomètres de la poussée des fièvres qui se manifestent dans la région, et aujourd’hui c’est sa sécurité qui est menacée.

L’Occident, très réactif à condamner les violations des droits de l’homme partout dans le monde, est gêné d’afficher sa solidarité avec des populations qui portent depuis près de 2000 ans ses valeurs, des populations à qui il doit sa civilisation et son identité.

Au nom de ces hommes et de ces femmes persécutés parce qu’ils sont Chrétiens, la France, quant à elle, qui a une responsabilité particulière en Orient, aurait dû assumer sans complexe sa tradition, celle qui a commencé avec Saint Louis, celle qui ne craint pas d’afficher sa solidarité avec les peuples opprimés et les chrétiens d’Orient. Mais sa voix ne porte pas au-delà des protestations d’usage destinées uniquement à calmer son opinion publique révoltée par les souffrances de populations qui revendiquent une double filiation civisationnelle, avec l’Occident et avec le monde arabe.

Mais l’Occident, oublieux des populations qui portent ses propres valeurs, n’éprouve pas le besoin de se tourner vers le passé commun qui le relie à ces chrétiens attachés à leur religion et à leur identité. L’Europe, et la France en particulier, ne cherchent pas dans le passé des raisons de fierté car leur contribution au développement de l’humanité et leurs apports multiples les portent à se projeter dans un futur apaisé et dépassionné dans lequel la religion chrétienne aura été évacuée au nom notamment de l’apaisement avec les musulmans.

L’Occident paye son aveuglement. Il a fermé les yeux sur la persécution des chrétiens d’orient, qui sont, avec les femmes, les thermomètres de la poussée des fièvres qui se manifestent dans la région, et aujourd’hui c’est sa sécurité qui est menacée. Les milliers de Français et d’Européens qui rejoignent les organisations terroristes, les millions de réfugiés qui déferlent en Europe, la déstabilisation de tout l’Orient auraient pu être évités si la menace avait bien été prise en compte et entraîné une réaction à la hauteur des dangers.

Faute de considérer que les Chrétiens sont chez eux en Orient et de tout mettre en œuvre pour les aider à retourner sur les terres qui ont vu naître et grandir le christianisme, faute d’agir avec fermeté pour défendre leurs droits et exiger l’égalité de traitement avec les populations musulmanes, l’hémorragie se poursuivra.

Dans moins d’un demi-siècle, à l’exception de l’Égypte, les chrétiens trop peu nombreux seront incapables de se vivre en communauté et ils seront absorbés dans l’anonymat des villes qu’ils devront rejoindre après avoir abandonné des villages désormais désertés. Dans ces conditions, ils ne pourront pas préserver et afficher une identité particulière et devront se plier au dictat de la majorité conquérante. L’Orient se refermera sur une homogénéité religieuse et les atouts du pluralisme qui ont construit ces pays et ces civilisations seront désormais souvenir ancien. Il faut craindre alors que les cloches qui résonnent le 15 août pour honorer la vierge Marie, ne rencontrent plus d’écho en Orient. Elles sonneront sans doute le glas de la présence chrétienne sur ces terres historiques du christianisme.

Source : Figaro Vox, 15/08/2016

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